RACINES — Le média 04.09.2026 — Le média beauté & culture de Myriam·K

RACINES

Lire la culture à travers le cheveu

Le peigne, forme immuable

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Myriam Keramane
Coiffeuse-coloriste · 20+ ans d’expertise
5 min
Cinq peignes anciens de matières et d'époques différentes, alignés sur un lin sombre, éclairage muséal révélant la découpe des dents.

Il existe peu d'objets dont la morphologie n'ait presque pas bougé depuis le Néolithique. Le peigne est de ceux-là. Une rangée de dents sur un manche. La solution était juste dès le départ. Ce qui a varié, considérablement, c'est ce dont on le faisait.

La forme avant les mots

En Chine, les premiers peignes remontent à six mille ans, au Néolithique tardif. En Perse, des exemples très travaillés ont été exhumés sur des sites vieux de cinq mille ans. Dans les deux cas, l'objet précède l'écriture. Il est là avant qu'on puisse le nommer.

La langue chinoise finira par introduire une distinction que la plupart des langues occidentales n'ont jamais pensé à faire : le shu, peigne à dents larges, et le bi, peigne à dents fines. Deux outils, deux gestes, deux rapports au cheveu. Cette précision lexicale dit quelque chose d'une attention portée au détail du démêlage que d'autres cultures ont laissé dans l'implicite.

Ce que la matière raconte

Pendant des millénaires, le peigne se taille dans ce que l'on a sous la main, ou sous le couteau. Os, corne de bœuf, fanon de baleine, carapace de tortue, ivoire. Des matières animales, toutes. Des matières qui viennent du vivant et qui gardent, dans leur grain, quelque chose de cette origine.

Des peignes à tisser en fanon de baleine ont été mis au jour lors de fouilles à Orkney et dans le Somerset. L'objet n'est pas encore seulement capillaire : il travaille aussi la fibre, il organise le fil. Le peigne est un outil de mise en ordre, qu'il s'agisse de cheveux ou de tissu.

Le bois arrive comme une autre réponse. Le buis, le cerisier, les bois à grain serré que l'on peut polir jusqu'à la douceur. L'atelier de Changzhou, dans la province du Jiangsu, fabrique des peignes en bois depuis le Ve siècle. Pas le Ve siècle dernier : le Ve siècle de notre ère. Cette manufacture, connue sous le nom de Palace Comb Factory, travaille encore aujourd'hui selon des gestes transmis sur quinze siècles. Chaque peigne y est taillé et poli à la main. Le temps que ça prend est la mesure de ce que ça vaut.

L'ivoire et la carapace de tortue appartiennent, eux, à une autre logique. Celle du rang. Ces matières ne disent pas le soin : elles disent la position. Portés dans les cours aristocratiques d'Europe et d'Asie, ces peignes ne coiffent pas seulement : ils signalent. Ils sont visibles, précisément parce qu'ils sont rares.

L'ornement comme langage

La peineta espagnole est peut-être l'exemple le plus lisible de cette fonction symbolique. Ce grand peigne décoratif sert à maintenir la mantille sur la tête. Il est fonctionnel, oui. Mais il est surtout une déclaration. Une architecture portée sur le crâne. La forme du peigne y devient presque secondaire : ce qui compte, c'est la hauteur, la matière, la visibilité.

À l'opposé de ce théâtre de la distinction, le hot comb, peigne chauffant, raconte une histoire d'une nature entièrement différente. Utilisé en Amérique du Nord pour lisser les cheveux crépus, il s'inscrit dans un contexte colonial précis. Ce n'est pas un outil neutre. C'est l'instrument d'une injonction : rendre le cheveu conforme à une norme qui n'est pas la sienne. Lire le hot comb comme simple accessoire de coiffure serait passer à côté de ce qu'il porte. Il est révélateur d'un rapport de force inscrit dans le geste même du soin.

La molécule venue d'ailleurs

En 1865, un chimiste français, Paul Schützenberger, découvre que la cellulose réagit à l'anhydride acétique. Il vient de préparer, sans le savoir encore tout à fait, ce qui deviendra l'acétate de cellulose. En 1903, les chimistes Arthur Eichengrün et Theodore Becker mettent au point les premières formes solubles du matériau. La matière existe. Il faut encore trouver à quoi elle sert.

Ce sera d'abord l'aviation. Pendant la Première Guerre mondiale, l'acétate enduit les ailes des avions. C'est une matière de guerre. Puis, progressivement, elle migre. Elle devient base de film photographique dans les années 1950 : moins inflammable, moins coûteuse que le film nitrate qu'elle remplace. Elle devient fibre textile, filtre de cigarette, monture de lunettes. Et peigne.

C'est un bioplastique, issu de la cellulose du coton ou de la pâte de bois. L'une des toutes premières fibres synthétiques de l'histoire industrielle, née d'un laboratoire, formée par la chimie, mais ancrée dans la matière végétale. Le peigne en acétate est, en ce sens, l'héritier paradoxal d'une longue tradition de matières organiques. Il y a une continuité, même là où on ne l'attend pas.

Quand les dents vibrent autrement

Le peigne a aussi une vie musicale. Les dents, selon leur longueur, leur forme et la matière dont elles sont faites, possèdent des qualités harmoniques propres. C'est cette propriété qui est à l'origine de la boîte à musique, et plus loin, du mbira : cet instrument à lamelles pincées commun dans de nombreuses musiques d'Afrique subsaharienne. Le kazoo fonctionne différemment : souffler sur une feuille posée contre les dents modifie le spectre harmonique de la voix. Le peigne y est premier, fondateur.

L'archive silencieuse

Il reste une dernière lecture. Moins poétique, plus froide. Les enquêteurs forensiques utilisent le peigne pour collecter des cheveux et des pellicules. Ce qui reste dans les dents permet d'identifier une personne, de dresser un profil toxicologique. Le cheveu est une archive. Le peigne est ce qui la recueille.

C'est peut-être la métaphore la plus exacte de ce que fait cet objet depuis six mille ans : il traverse le cheveu et il en rapporte quelque chose. Matière, mémoire, trace.

La forme n'a pas changé. Elle n'avait pas besoin de changer. Ce qu'elle contient, en revanche, ne cesse de se transformer.

Cet article appartient à la rubrique Craft de RACINES.

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